Les "nouveaux jeunes" débarquent

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Les "nouveaux jeunes" débarquent

Von Annick Stevenson, Los Angeles - 23.09.2014

De plus en plus d'Américains refusent de prendre leur retraite et travaillent jusqu'à un âge très avancé.

Ils le font en grande partie par nécessité, mais aussi par plaisir, et intérêt personnel. Un écrivain-économiste y voit de très bons augures pour l'avenir du pays.

Si on se balade dans son quartier vers 8h, il est fréquent de rencontrer Dan en train de faire sa petite marche matinale. Il cherche à passer le temps, depuis qu'il ne travaille plus ses journées lui paraissent bien longues. A 86 ans, Dan regrette le temps où il travaillait dans un supermarché à Ojai, petite commune californienne. Après de nombreuses années dans le magasin, tout le monde le connaissait.

Il aurait bien voulu rester, physiquement il est en pleine forme et parfaitement capable de travailler. Mais voilà, le syndicat, contrairement à l'avis de la direction, a exigé son départ, jugeant qu'après 80 ans il était temps de prendre sa retraite - un mot qui, dans sa tête, rime avec rejet.

20 % du personnel a au moins 65 ans

Un sentiment que partagent ses ex-collègues. Personne ne s'étonne, quand on arrive à la caisse du supermarché, de constater que plusieurs caissières, aux mains et au visage très ridés, gardent le sourire, prenant très à cœur de ne pas se tromper et de satisfaire le client, conscientes de l'importance de leur tâche. Même chose à la boutique de décoration à côté. Là, on offre une réduction de 10% à tous les clients âgés de plus de 65 ans le mardi. Une femme qui a dépassé 75 ans demande à en bénéficier. "Je peux voir votre pièce d'identité ?... Ah, vous êtes née en mai 1939 ? Comme moi ! C'était une très bonne année, n'est-ce pas ?" Et les deux femmes se mettent à rire, complices. Pour le directeur du magasin, c'est la situation idéale.

Deux vendeuses de plus de 75 ans à Ojai ©Annick Stevenson
Deux vendeuses de plus de 75 ans à Ojai ©Annick Stevenson

Comme le relève le blog "Senior Aloud", "employer davantage de personnel plus âgé dans les grandes chaînes de magasins est tout à fait logique. Outre l'expérience et l'expertise qu'apportent les anciens, ils sont plus patients avec les clients, ont une meilleure éthique de leur métier, et sont fidèles". La chaîne Walmart est un exemple : 20 % de son personnel a au moins 65 ans, ce qui en fait le plus grand employeur de seniors sur le territoire.

Savoir adapter le personnel à l'âge des clients - ©Annick Stevenson
Savoir adapter le personnel à l'âge des clients - ©Annick Stevenson

Caissière dans un fast food - ä 91 ans

Sensibles à cet aspect, nombreuses sont les entreprises commerciales qui n'imposent plus de limite d'âge. La chaîne de télévision ABC, fin 2013, a relaté le cas de Claire Mushen qui, à 91 ans, travaille toujours comme caissière dans un "Jack in the Box" (une chaîne de fast food) à San Clemente, banlieue sud de Los Angeles, où elle a été engagée alors qu'elle était toute jeune - juste avant son 65e anniversaire.

Claire Mushen, toujours caissière à 91 ans - ©ABC
Claire Mushen, toujours caissière à 91 ans - ©ABC

D'après son manager, Armando Pineda, l'arrière grand-mère a toujours été adorée des clients, de génération en génération. "Elle connaît leurs habitudes et fait tout pour les satisfaire". Petra Newton, de passage depuis San Diego, confirme : "Chaque fois que nous passons par là, nous nous arrêtons; ça nous fait vraiment plaisir de la revoir, avec son grand sourire". Pour son patron, elle est la meilleure caissière. Et pour cause : "Elle ne demande jamais un jour de congé, et elle n'est jamais en retard." Et elle n'envisage nullement de prendre sa retraite.

Aux Etats-Unis, il y a deux sortes - ou plutôt trois sortes - de seniors. Il y a d'abord ceux, de plus en plus nombreux, qui continuent de travailler, lancent un business ou s'engagent activement dans l'humanitaire. Il y a ceux qui prennent une retraite comme on la vit en Europe, mais rarement avant 65 ans, et partagent leurs activités entre voyages, bricolage et jardinage. Mais ils sont largement minoritaires. Et il y a aussi ceux qui - semble-t-il, à les voir - passent leur temps à se balader dans des voitures vintage, de sport de préférence: Camaro ou Corvette des années 1980, Triumph TR6, Jaguar ou Chevrolet du temps jadis, ou autres voitures de collection.

Dans le même quartier que Dan, une dame de bien plus de 80 ans sort lentement de chez elle avec une démarche hésitante pour s'approcher de sa Corvette rouge vif, entre péniblement dans le véhicule. Et là, dès qu'elle fait démarrer le moteur, elle a vingt ans, et part pour une "date". C'est du moins l'impression qu'elle donne, tant elle a l'air épanouie. Toute aussi épanouie est une autre dame à peine plus jeune, toute coquette, sortant de sa Mazda sport rouge vif avec son petit chien blanc et noir. Elle raconte qu'il sort juste du refuge. "Les maîtres ressemblent à leur chien n'est-ce pas ? Moi je fais l'inverse, je me suis habillée dans les mêmes tons que lui pour que nous allions bien ensemble !"

Réussir son test de conduite - à 105 ans

L'année dernière, les médias californiens faisaient leurs gros titres sur le cas d'Edythe Kirchmaier, dans la ville voisine de Santa-Barbara, qui, à 105 ans, venait une nouvelle fois de réussir son test de conduite. Il sera valable jusqu'en 2017, ce qui lui permettra de se rendre tous les jours à son poste dans l'organisation internationale Direct Relief où elle travaille depuis 40 ans - et anime une page Facebook à son nom. Elle avait obtenu son premier permis en 1927. "A l'époque c'était facile, il n'existait aucune règle de la route", dit-elle. En 87 ans de conduite elle n'a jamais eu d'accident.

Edythe Kirchmaier, conductrice de 105 ans - ©DR
Edythe Kirchmaier, conductrice de 105 ans - ©DR

Anecdotique, certes, mais pas tellement. L'idée de la retraite est un phénomène, ou plutôt un mode de vie, assez nouveau, et encore peu répandu aux Etats-Unis. Evidemment, les préoccupations financières, aggravées ces dernières années par la crise économique, qui ont vu amplement fondre les quelques économies placées dans des fonds de placement hasardeux ou peu fiables, sont très souvent au tout premier plan de cette volonté de travailler jusqu'à un âge très tardif.

Le plaisir de travailler, de se rendre utile

Selon la Wells Fargo, "le pourcentage de seniors de la classe moyenne dont le premier souci au jour le jour est de payer leurs factures chaque fin de mois est passé de 52 % en 2013 à 59 % aujourd'hui. Economiser pour la retraite vient en deuxième". Tel est le cas de la plupart des baby boomers, qui, encore très engagés dans la vie active, ne se sont pas vu vieillir et n'ont pas pris les précautions nécessaires pour s'assurer un revenu suffisant afin de s'assurer des vieux jours confortables. Or, ils vont considérablement augmenter la population âgée aux Etats-Unis ces prochaines années. En 2012, les plus de 65 ans représentaient 13 % de la population. Ils devraient être 20% en 2030, soit 81 millions d'habitants. La même année, 13% des professionnels actifs devraient avoir plus de 60 ans, contre 2,3 % en 1985.

Mais outre le besoin financier, il y a le plaisir de travailler, de participer à la vie civile, d'appartenir à une communauté active, de se rendre utile. Un sondage récent auprès des baby boomers souhaitant travailler au-delà de 65 ans a révélé que seulement 33% "le devaient", alors que 67 % "le voulaient". Et la motivation est la même pour les plus âgés, tant qu'ils sont valides. "Aujourd'hui, quand on parle de retraite, 80 ans a remplacé 60 ans", note un spécialiste de l'emploi.

Déjà 26,9 % des entrepreneurs ont plus de 65 ans

Chris Farrell, journaliste économique et auteur de 68 ans, qui a occupé des postes de management chez IBM pendant près de 40 ans, a consacré à ce phénomène un livre qui vient de paraître : "Unretirement. How baby boomers are changing the way we think about work, community, and the good life". Il explique, force exemples et démonstrations, pourquoi tant de baby boomers, qui vont vivre beaucoup plus vieux et en meilleure santé que toute autre génération les ayant précédés, n'envisagent pas du tout d'arrêter le travail. Soit comme salariés, soit en créant leur propre business. Déjà 26,9 % des entrepreneurs ont plus de 65 ans. Une enquête par l'agence "Encore" précise que 25 millions d'Américains (ex-salariés en majorité) âgés de 40 à 70 ans envisagent de se mettre à leur compte dans les 5 ou 10 prochaines années.

Cette tendance à créer sa propre entreprise s'explique par l'attitude de bon nombre de chefs d'entreprise qui continuent de dévaloriser les employés aux cheveux blancs. Car il reste encore très difficile pour des seniors au chômage de trouver un travail, les jeunes étant souvent privilégiés pour donner une image d'entreprise dynamique. Et a priori les juniors reviennent moins cher pour les employeurs - ce qui est de moins en moins vrai, car pour avoir la chance de conserver leur emploi, leurs aînés sont prêts à accepter un salaire inférieur.

"Le vieux modèle est vraiment dépassé"

Mais comme toujours aux Etats-Unis les mentalités évoluent vite. Déjà les grandes sociétés les plus modernes dans les secteurs d'avant-garde changent de ton. Chris Farrell donne l'exemple d'Intel Corporation, dans la Silicon Valley. Cette société, qui offre de très bons avantages de retraite à son staff, a récemment expérimenté de nouveaux programmes-pilotes destinés à aider les anciens à demeurer actifs, tels le "Encore Career Fellowship". L'objectif : "ré-imaginer la retraite et continuer à avoir un impact sur la société", explique Amber Wiseley, stratégiste chez Intel.

Chez Herman Miller, à Zeeland (Michigan), une entreprise de meubles chic et design, un quart des employés sont âgés de plus de 55 ans, et une longue carrière les attend encore. "Le vieux modèle selon lequel les gens prennent leur retraite à 62 ans et déménagent en Floride vivre leurs vieux jours est vraiment dépassé", déclare Tony Cortese, vice président chargé des ressources humaines. "Dans un proche avenir, les nouveaux 'gamins rencontrés dans le couloir' vont être, de fait, des grands-parents dans la nouvelle étape de leur vie multi-active", estime Joseph Coughlin de MIT AgeLab, programme multidisciplinaire de recherche sur les défis et avantages de la longévité.

Au seuil d'une nouvelle ère

Plusieurs agence et sites web de recherche d'emplois sont en train de se créer pour satisfaire à la demande. Dont "Retired brains", qui sélectionne des offres d'emplois spécialisées et donne des tuyaux pour créer son propre business. On y trouve même une page web sur la reprise des études. De plus en plus d'universités ouvrent en effet leurs portes aux seniors, non pas pour les distraire, mais pour les préparer à de nouveaux et meilleurs jobs. L'université d'Etat du Michigan propose un "Master Certificate in Strategic Change Management" aux "nouveaux jeunes" résolus à devenir team leaders, managers, ou professionnels à tous les niveaux de leur prochaine vie active. Et un site web du Département américain de l'information regorge d'infos pour les seniors et retraités désireux de se recycler.

Chris Farrell, auteur du livre Unretirement - ©DR
Chris Farrell, auteur du livre Unretirement - ©DR

Chris Farrell, très présent ces jours-ci sur les radios et chaînes de télé américains, s'insurge contre ceux qui disent que les baby boomers vieillissants vont mettre la Sécurité sociale en faillite et menacer la prospérité américaine. "Ces prophètes de malheur ont tout faux", dit-il. Selon lui, "la montée de l'unretirement est une très bonne nouvelle". Pas seulement pour la qualité de vie matérielle des personnes du 3e âge, mais aussi pour la vitalité de l'économie, et le financement des systèmes d'assurance sociale. "Nous sommes au seuil d'une nouvelle ère, celle qui verra une très importante, et très positive, transformation de notre économie, et de notre société dans son ensemble."

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