Frédéric Beigbeder part en guerre contre le livre numérique

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Frédéric Beigbeder part en guerre contre le livre numérique

Von Annick Stevenson, 03.10.2011

Von Annick Stevenson En introduction de l'essai qu'il vient de publier, "Premier bilan après l'apocalypse" (Grasset), qui présente 100 "livres à lire sur papier avant qu'il ne soit trop tard", l'écrivain et critique littéraire français dénonce vivement la numérisation des livres, et affirme que c'est l'existence même de la littérature qui est menacée.

Frédéric Beigbeder (Foto: Roberto Frankenberg)

Pourquoi lancez-vous un si sévère réquisitoire contre le livre numérique?

C'est parce que je vois venir la disparition d'une belle aventure qui a duré six siècles. Et je suis sidéré que cette apocalypse, l'extermination du livre de papier, ait lieu dans une indifférence totale. Pourtant on a déjà assisté à la dématérialisation du disque, du film… J'ai vécu toute ma vie avec des objets culturels qui ont une grande importance, et pas seulement par leur contenu. Chacun d'entre eux est créé par un artiste, chaque livre est un monde en lui-même, toutes ces œuvres ne doivent pas être rassemblées dans un minuscule accessoire qui tient dans ma poche.

Pensez-vous vraiment, comme vous le dites, que le roman est menacé de disparition?

Bien sûr. Ce n'était pas une coïncidence si le livre imprimé par Gutenberg a donné naissance à Gargantua ou à Don Quichotte. Le roman moderne, celui d'Hemingway et de tant d'autres auteurs extraordinaires, est né avec l'imprimerie. Je trouvais déjà que le livre a été abîmé par la télé, mais le coup de grâce apporté au roman risque d'être le support numérique, dans lequel tout est mélangé. Pourquoi faire un roman pour être lu entre deux emails, chats sur Facebook ou blogs ? Et que va devenir le contact avec le lecteur ? Il y a quelques jours, j'étais au "Livre sur la place" à Nancy, où près de 500 auteurs étaient venus rencontrer leur public. J'ai fait une conférence très paranoïaque dans laquelle j'ai dit que nous ne serions plus là dans dix ans, que ce serait fini. Comment dédicacer ses livres sur iPad?

Il y a une catégorie de la population qui devrait vraiment s'inquiéter : c'est celle des libraires. Mais ils ont l'air de ne pas se rendre compte du tout de la gravité de la situation. On dirait qu'ils vivent sur une autre planète ! Moi je mène ce combat parce que je suis nostalgique mais je ne suis pas, comme eux, concerné sur un plan économique. Ils devraient faire grève, manifester, imposer une loi qui leur permette de survivre. N'ont-ils pas vu combien de disquaires ont mis la clef sous la porte ? Déjà aux Etats-Unis le groupe Borders (500 librairies) a fermé. Et ce sera la même chose pour les éditeurs. A quoi vont-ils servir désormais ?

N'est-ce pas un peu un combat perdu?

Peut-être. Mais ce sont les combats perdus qui sont les plus beaux, non?

Vous venez de terminer le tournage de votre film adapté de votre roman "L'amour dure 3 ans" paru en 1997. Est-ce difficile d'adapter son propre roman?

Non je n'ai pas trouvé que c'était difficile car comme je suis l'auteur du livre je peux me trahir comme je veux, dans la plus grande liberté, ce que je n'aurais pas osé faire pour celui d'un autre ! Je me suis plutôt amusé à le réactualiser, à partir dans des digressions en racontant tout ce qui est arrivé depuis. Par exemple je disais dans le livre : "Au XXe siècle, l'amour est un téléphone qui ne sonne pas". Mais aujourd'hui, avec internet et toutes ces inventions qui permettent d'autres formes de communication, je dis : "Au XXIe siècle, l'amour est un sms sans réponse…"

Après le Prix de Flore, que vous avez créé, et votre participation à d'autres prix, vous êtes désormais membre du jury Renaudot. Que représente pour vous cette nouvelle responsabilité?

En réalité, cela ne représente pas un surcroît de travail trop important. Il faut lire beaucoup, faire des choix… Mais de toute façon je lis énormément, en partie pour les critiques littéraires que j'écris pour Le Figaro Magazine et le magazine Lire. Etre membre de ce jury, c'est donc plutôt l'occasion de déjeuners sympa entre amis!

En 2000, vous vous êtes fait licencier de Young & Rubicam après la parution de "99 francs", qui dénonçait le cynisme du monde de la pub. Une jeune romancière indienne, Shumona Sinha, vient aussi de perdre son travail pour avoir publié "Assomons les pauvres!" (L'Olivier). Vous l'avez sélectionné pour le Renaudot…

C'est vrai, on est solidaires en tant que licenciés pour "fait de littérature" ! Quand j'ai été viré de Young & Rubica, c'était pour "faute grave". J'ai considéré que j'avais été licencié pour "faute littéraire". Je ne peux pas prévoir les votes des autres jurés mais je trouve que ce serait assez joli de couronner ce livre. Mais il y a en beaucoup d'autres qui sont superbes. Ceux d'Emmanuel Carrère, d'Alexis Jenni, ou de Morgan Sportès, "Tout, tout de suite" (Fayard) sur l'affaire du "gang des barbares". Ce roman est, en toute humilité, ce que j'ai fait sur le 11 septembre dans "Windows on the World", du nom du restaurant qui était situé au 107e étage d'une des deux tours du World Trade Center : se mettre dans la peau des victimes. Les scènes sur la manière dont Ilan Halini (Elie dans le roman de Sportès) est traité par ses bourreaux sont insoutenables. C'est un livre très important.

La commémoration des 10 ans du 11 septembre a-t-elle été un moment fort pour vous?

Bien sûr. J'étais au festival du cinéma américain à Deauville et j'en ai parlé avec des Américains. J'ai une approche assez intime avec New York, j'ai de la famille qui y vit, des origines en partie américaines. Ce choc avait été énorme pour moi. Il n'y a rien de plus absurde que le terrorisme, c'est encore pire que la guerre. Pour les terroristes, ces immeubles sont peut-être la métaphore d'un problème, mais ce sont des êtres humains qui brûlent à l'intérieur ! J'ai appris que des Newyorkais vont refaire un restaurant comme "Windows on the World". J'espère que je serai invité à l'inauguration. Du haut de la tour, en buvant un mojito, je ferai un pied de nez à Ben Laden.

(Bio)

Parisien, mais très attaché à ses origines béarnaises, Frédéric Beigbeder, 46 ans, sorte de d'Artagnan du XXIe siècle, combattif, impertinent, réputé fêtard mais très romantique, a la littérature au cœur. Critique littéraire, il a déjà, entre autres, publié deux essais et huit romans. Son dernier, "Un roman français" (Grasset, 2009), son roman le plus intimiste, revient sur la garde à vue qu'il a subie après avoir été pris en train de sniffer, avec des amis, une ligne de coke sur le capot d'une voiture. Un roman pour lequel il a reçu le Prix Renaudot.

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