Une semaine dans le „California Inferno“

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Une semaine dans le „California Inferno“

Von Annick Stevenson, Ojai entre Ventura und Santa Barbara - 12.12.2017

Ein Erlebnisbericht unserer Korrespondentin Annick Stevenson über die schweren Waldbrände im Süden Kaliforniens.

Ce fut une nuit pas comme les autres. Celle du 4 décembre 2017. Depuis 22h 15 nous sommes sans électricité, sans service téléphonique, sans internet. Nous avions appris pendant la soirée qu'un incendie avait éclaté un peu avant 19h dans les collines boisées séparant notre ville de celle de Santa Paula, au niveau du Thomas Aquinas College. Est-ce l'incendie qui a provoqué cette coupure de courant, ou les bourrasques infernales des implacables Santa Ana winds qui balayaient la région depuis la veille, comme toujours à cette période de l'année?

L'obscurité tombe sur nous au moment où nous venons juste d'éteindre la télé, renonçant à terminer un film sans intérêt. Par réflexe étrange, comme au temps du Kurdistan irakien après la première Guerre du Golfe, je cherche à tâtons une boîte d'allumettes et une bougie pour éclairer mon mari parti en quête d'une lampe torche. C'est alors que je me souviens que j'ai un iPhone, qui éclaire beaucoup mieux que ma bougie vacillante. Nous regardons dehors, tout est noir, les voisins sont aussi sans électricité. Nous décidons d'aller nous coucher, faute de pouvoir faire autre chose.

Ojai vu de loin (Photos: Annick Stevenson)
Ojai vu de loin (Photos: Annick Stevenson)

"Il faut partir, l'incendie approche"

4h 30 du matin. Dans un demi-sommeil, j'entends la porte de la maison s'ouvrir. "Mom, c'est nous !" Je me lève. Eclairées par leurs smartphones, j'aperçois ma fille et ma petite-fille. "Il faut partir, l'incendie approche. On voit les flammes de notre balcon, elles recouvrent les collines tout autour de la ville." Céline insiste, elle a raison, il faut partir avant que la route soit coupée, ou que les files de voitures provoquent un bouchon comme ceux qui, à Sonoma, il y à peine deux mois, ont ajouté au nombre de victimes. On s'habille vite, mais plutôt que de partir avec eux on décide de prendre notre voiture. Il nous restera au moins ça, si jamais. La porte du garage fonctionne avec un système électrique. "Marty, peux-tu m'aider à l'ouvrir ?" demande mon mari au copain de ma fille. A deux, ils arrivent à la soulever mécaniquement. Pendant ce temps je rassemble quelques documents d'identité. Les enfants ont pris leurs passeports, ma fille son ordinateur, Marty sa guitare, Alexandra ses classeurs scolaires... Nous faisons pareil, passeports, ordinateurs, c'est tout. Nous prenons la route vers le nord, en direction de Santa Barbara, car Céline avait entendu que l'incendie menaçait directement Ventura, la grande ville la plus proche. Arrivés après quarante minutes de route, nous attendons que le premier café ouvre. Très vite, il se rempli de "réfugiés du feu".

A la sortie d'Ojai
A la sortie d'Ojai

Dans ma carrière de journaliste, commencée il y a 45 ans, il m'est arrivée très rarement de parler à la première personne. J'ai toujours préféré garder ce regard extérieur, observer plutôt qu'exprimer des sentiments personnels, même lorsque j'étais directement concernée. La dernière fois que j'ai dit "je", c'était en 2008, lors du 40e anniversaire de mai 68, l'année de mes 20 ans, quand j'ai raconté dans une tribune du "Progrès", le quotidien de ma ville d'origine, ma nuit passée pendant les événements dans une maison de passe pour échapper aux CRS. Mais aujourd'hui, alors que je viens de vivre une semaine qui m'a rappelée par certains aspects mes années de reportages sur des terrains de guerre, il m'est difficile de parler sans me porter témoin de ce que je viens de vivre.

La perspective d'avoir tout perdu

J'habite une petite ville du sud de la Californie de 7600 habitants, tout en art et beauté : Ojai, entre Ventura et Santa Barbara, donc le nom d'origine indienne veut dire "Valley of the Moon". Cete ville à tradition New Age parfois surnommée Shangri-La, alternant magasins d'alimentation bio, boutiques chic et galeries, a attiré des artistes peintres, musiciens et vedettes de cinéma qui savent que leur besoin d'intimité et de solitude y sera respecté. En 1917, il y a tout juste 100 ans.

Ce 5 décembre à midi, apprenant que la situation étant toujours très menaçante près de chez nous, nous décidons de chercher un hôtel pour la nuit à Santa Barbara. Il faut faire vite, ils sont déjà presque tous complets. Nous trouvons deux chambres dans un petit motel au bord de l'océan. Toutes les chambres sont occupées par des habitants d'Ojai. Alexandra exprime le besoin d'acheter quelques articles de toilette et de première nécessité – aucun d'entre nous n'a eu la présence d'esprit d'apporter au moins une brosse à dents. Nous faisons un tour au centre-ville. Même là, à 55 km de chez nous, nous sentons déjà la fumée. Les rares habitants rencontrés dans ce qui est d'habitude une cité côtière plutôt décontractée marchent vite, le regard sombre. Nombreux sont ceux qui portent un masque ou un foulard sur le visage. "On se croirait au Japon", dit Alexandra.

Nous essayons d'acheter des masques mais les magasins sont en rupture de stock. A l'hôtel, nous échangeons des informations avec les autres rescapés, et retrouvons le soir dans un restaurant voisin un couple d'amis et leur fille évacués eux aussi aux premières heures du matin, avec pour seuls bagages, comme nous, leurs passeports et ordinateurs. Nous évoquons à peine la perspective d'avoir tout perdu. Ce n'est pas grave, disons-nous seulement, les choses matérielles ne comptent pas, elles se remplacent. Mieux vaut ne pas penser aux souvenirs personnels uniques. Ils resteront des souvenirs. Nous pensons plutôt aux amis à Ventura, où plus de 200 maisons ont brûlé dès les premières heures de l'attaque fulgurante de "Thomas", comme a été surnommé l'incendie ravageur, du nom de l'école où il a commencé.

L'atmosphère irrespirable

Nous restons trois nuits dans ce motel. Après avoir vérifié que les routes conduisant chez nous nous permettaient de nous faufiler au cœur de l'incendie qui s'était amplement étiré sur les deux faces de notre vallée, nous faisons un aller-retour rapide chez nous. Nous récupérons quelques documents familiaux et un minimum de vêtements. Mais il faut repartir très vite. La menace est toujours là, et l'atmosphère irrespirable. Le quatrième matin, la fumée a atteint Santa Barbara. Nous n'aurions jamais imaginé que l'incendie avance si vite. Il pleut des cendres blanches comme de la neige. Près de la piscine, un petit garçon s'exclame : "Regardez, on aura peut-être un Noël enneigé!"...

Il faut attendre que les trois routes reliant Santa Barbara, toutes fermées au petit matin, soient rouvertes pour repartir en direction du sud. Pour trouver un hôtel non cerné par la fumée après Ventura, nous devons rouler pendant plus d'une heure. Il ne reste que deux chambres. Toutes les autres sont occupées par des pompiers ou autres personnels de secours. Aux premières heures le lendemain matin ils sont déjà tous repartis au front.

Par miracle, ou plus exactement grâce aux efforts démesurés déployés par les pompiers pour préserver la ville, la plus grande partie d'Ojai, qui s'est pourtant retrouvée encerclée de tous côtés par les flammes, a été épargnée, excepté le centre zen du Mont de la Méditation à la sortie de la ville, qui s'est effondré en braises. Mais l'avenir immédiat est incertain, tout dépend du caprice des vents qui continuent de se lever par bourrasque à certaines heures.

Nous décidons de rentrer chez nous pour une nuit, avant de partir comme prévu en voyage en Asie, vers des cieux plus cléments, pour y passer les fêtes de fin d'année. A l'entrée d'Ojai, nous sommes sous le choc. On dirait une ville en guerre. Me reviennent des images d'Angola, de Mozambique, de Bosnie ou du Liban. Tout est gris, recouvert de cendres, et la fumée, comme un épais brouillard, ne laisse pas filtrer les rayons de soleil et cache ces flammes qui continuent pourtant de dévorer sans distinction chênes centenaire et palmiers géants. Peu d'habitants, sauf quelques zombis masqués. Pratiquement tous les magasins sont fermés, et l'école d'Alexandra a été reconvertie en lieu d'hébergement temporaire des habitants chassés de chez eux. La gentille dame du pressing, qui vient de rouvrir, nous donne un masque. Le taux de pollution atmosphérique a atteint un record. J'ai les yeux qui pleurent, la gorge douloureuse. L'odeur me rappelle les gaz lacrymogènes des manifs de ma jeunesse.

L'incendie a dévasté plus de 900 km2

Le courant est revenu. Nous communiquons avec des proches. Des amis dirigeant une petite troupe de théâtre ont lancé une appel de fonds pour aider un couple d'artistes de théâtre bien connus qui ont tout perdu après avoir fui leur maison de Ventura à l'arrivée des flammes. Deux jours après, ils ont déjà reçu 9000 dollars. Pour exprimer leur reconnaissance, ils décident de jouer une représentation qui avait été annoncée. Leurs costumes ayant brûlé, ce sera en costume de ville.

Au moment où j'écris ce billet, exactement une semaine après le 4 décembre, Thomas n'a jamais été aussi fort et est devenu un "Monster Fire", le 5e plus important de toute l'Histoire de la Californie. Malgré les efforts de 5000 combattants du feu venus de tout l'Etat et d'Oregon il a déjà dévasté plus de 900 km2, l'équivalent et New York City et Boston réunies ; il a aussi provoqué le déplacement d'une centaine de milliers de personnes et détruit près de 1000 bâtiments, dont plus de la moitié sont des maisons individuelles étalées sur les collines de Ventura que les 500 premiers pompiers, pris de court, n'ont pu protéger à temps. Tout en continuant de brûler chaque espace de terrain des collines surmontant les villes, il s'est dirigé vers Santa Barbara, poussé par les vents entre deux accalmies. De loin le plus gros nuage ressemble à celui d'une explosion nucléaire ou d'un volcan en éruption.

Ce 11 décembre, seulement 15 % de l'incendie a été maîtrisé. Il continue d'avancer sur les hauteurs de Carpinteria et de Montecito, aux portes de Santa Barbara, où des célébrités telles Oprah Winfrey and Ellen DeGeneres qui y possèdent des "estates" de plusieurs millions de dollars sont menacées à leur tour par les flammes. Au matin du 11, les deux femmes twittaient qu'elles priaient pour que les communautés environnantes ne soient pas détruites, et commençaient à évacuer leurs animaux familiers. Des animaux plus chanceux que tous ceux qui ont trouvé la mort toute la semaine dans les fermes de toute une région, dont plusieurs dizaines de chevaux.

Un changement climatique de plus en plus reconnu

Heureusement, et contrairement à celui de Sonoma, on compte pour l'instant seulement une perte humaine, une femme tuée dans un accident de voiture en fuyant sa maison. Les habitants expriment leur immense reconnaissance aux pompiers par des panneaux géants apposés partout. Tous retiennent leur souffle car ils savent que les feux ne seront certainement pas maîtrisés avant Noël.

Alexandra me dit avoir le sentiment d'avoir vécu une page de l'Histoire. Son lycée, comme toutes les écoles des villes environnantes et l'université de Santa Barbara, sont fermées jusqu'à la fin de l'année, et les examens de fin de semestre ont été reportés en janvier. Elle écoute avec intérêt les commentaires d'un journaliste local, qui explique que l'intensité de ce nouveau California Inferno est une conséquence directe du changement climatique.

Habituellement les Santa Ana Winds se déclenchent après les premières pluies hivernales. Cette année, la Californie du Sud n'a pas reçu une goutte d'eau depuis le printemps, et a connu durant l'automne deux longs épisodes de canicule qui ont transformé branches et buissons en petit bois d'allumage de maisons que les Américains s'obstinent à toujours construire en bois. Un changement climatique de plus en plus reconnu de tous, sauf de celui que les Californiens appellent "Nr 45" car le seul fait de prononcer le nom de celui qu'ils refusent de reconnaître comme leur président leur donne la nausée.

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